Ce fut le mois le plus chargé depuis notre arrivée, et la tendance ne semble pas vouloir se calmer de si tôt. L’équipe est sur les chapeaux de roues et ne dort pas beaucoup. Grace à cela le temps passe très vite et atténue le bruit des balles qui sifflent presque tous les jours à Mogadishu.
Certains jours sont marqués par l’arrivée chaotique et de toutes parts de patientes dans un état critique. L’une d’entre elles vivant à des centaines de kilomètres de l’hôpital a d’abord tenté d’accoucher chez elle pendant plusieurs jours avant de pouvoir se déplacer. Quand elle arrive son bébé est mort à l’intérieur de l’utérus. A l’examen on voit les deux petites mains du bébé dépasser le canal utérin. Dans le même temps une autre patiente arrive dans un état d'inconscience et de convulsion, après avoir déclenché une crise d'éclampsie sur le trajet. Elle a besoin d’une césarienne en urgence mais ses deux sœurs qui l’accompagnent ne peuvent pas donner leur accord. Seul leur frère qui habite à 20 km de l’hôpital peut prendre cette responsabilité et signer la feuille d’accord !
A peine l'équipe du bloc se prépare à prendre en charge la première patiente, qu’une autre femme est amenée à l’hôpital en criant. Cette dernière venait de passer les deux derniers jours aux côtés d’une ‘Umoliso,’ une accoucheuse traditionnelle, qui lui avait donné de l’ocytocine. Ce médicament sert à augmenter les contractions utérines et permettre d’accélérer le travail. Cependant, elle ne montre aucun signe d’un accouchement imminent, malgré de fortes contractions. En rien de temps, elle devient très pâle et s’évanouit. Son utérus vient de se déchirer ! Son mari qui l’accompagne n’hésite pas une seconde à signer la feuille d’accord pour qu’elle soit opérée. Le chirurgien l’informe qu’elle pourrait subir une hystérectomie (un retrait de l’utérus) au cas où les dommages utérins seraient impossibles à réparer. Mais le mari refuse catégoriquement, affirmant que sa femme préfèrerait mourir plutôt que de vivre sans utérus. Elle est de toute façon conduite au bloc, là il faudra la mobilisation entière de l'équipe du bloc ainsi que les talents de notre gynécologue pour parvenir à réparer les déchirures utérines et ainsi lui sauver la vie. Elle a malheureusement perdu son bébé, c'était sa 11ème grossesse.
Des scénarios de ce genre se reproduisent toutes les semaines. Heureusement nous arrivons à sauver la vie de ces femmes. Certaines patientes se dirigent vers des hôpitaux où les soins sont payants et lorsque leurs conditions indiquent qu'une césarienne s'impose, elles fuient et viennent tenter leur chance à la maternité de WAHA.
Malgré ces conditions de travail en urgence, nous avons pu assurer les interventions chirurgicales planifiées pour les femmes souffrant de fistules obstétricales, avec une moyenne de 2 opérations par jour. Nous avons une liste d’attente pour le traitement des fistules jusqu’à mi-juin.
Le cas d’une femme nous a marqué : elle avait déjà 11 enfants, et enceinte une nouvelle fois elle a présenté des saignements très tôt au cours des premiers mois de sa grossesse. Elle a consulté un médecin traditionnel qui lui introduisit une tige en métal brûlant à l’intérieur de son vagin, dans le but de cautériser le col de l’utérus et stopper les saignements.
Il en résulta une sténose* sévère et la cicatrice au niveau du col de l’utérus empêcha un accouchement par voie naturelle. Nous avons suivi sa grossesse et procédé à une césarienne, aujourd’hui nous la voyons allaiter joyeusement son douzième enfant.
* rétrécissement du vagin.
Pour lire le post précédent d'Eric Otieno, cliquez ici
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